1er novembre – 1er mai

Nous sommes le 1er novembre et c’est une date spéciale. Chaque année, telle la migration d’une espèce fragile de grue cendrée, de nouveaux petits oisillons débarquent dans les hôpitaux de France et de Navarre : les nouveaux internes sont dans la place. Vous qui me lisez, parents, futurs parents, femme enceinte, serez amenés à les rencontrer incessamment sous peu, et j’aimerai donc vous les présenter.

Un interne en fait c’est quoi ? Un sous médecin ? Un bébé médecin ? Un débutant gonflé d’orgueil ou au contraire une ombre frôlant les couloirs, tellement terrorisée par la sonnerie de son téléphone de garde, qu’elle en oublie de dire bonsoir… c’est un peu tout ça. 

L’interne en 1er semestre, de novembre à mai, a 25 ans. Il/elle a eu son bac souvent brillamment, et plein d’impétuosité a passé le concours de la 1ere année que le monde entier connait comme tres tres difficile, – de 10% de reçus. Ce que le monde ne dit pas, c’est que les 6 années suivantes sont encore plus difficiles et se terminent en apothéose avec les épreuves  nationales classantes, sorte de Hunger Games numéro 2 où les meilleurs des meilleurs fous furieux bossent 12 heures par jour et s’entretuent à coup de polyradiculonevrite et de granulomatose.

Il y a eu récemment une levée de boucliers concernant les violences obstétricales. J’aimerai vous parler des violences que subissent les internes, et notamment de gynécologie car c’est l’une des spécialités les plus difficiles, tout comme la pédiatrie et l’anesthésie (ça tombe bien, vous en croiserez beaucoup).

Après avoir été broyés pendant ces années d’études, nous sommes mûrs pour passer à la moulinette de l’internat. Au programme : 70 heures de travail par semaine, des gardes de plus de 24 heures d’affilée (avec chirurgies en urgences et césariennes code rouges), un taux de consommation de psychotropes au plafond, des dépressions et burn out non traités (car si je m’arrête, je met mes co internes dans la merde) et toujours ce même sentiment d’illégitimité à être fatigué et se plaindre. Car l’interne continue, s’accroche, tel scratch l’écureuil sur son glacier, il maîtrise le « mais non ca va , faut juste que je bosse pas le week end prochain ».

Le menu de la gynécologie se révèle aussi passionnant que dramatique : enchaîner les avortements (je suis pour, on est d’accord, mais je ne me sentirait jamais capable de pratiquer l’aspiration sans degueuler dans mon masque), être appelé en urgence pour une grossesse gémellaire de 24 SA se terminant par la mort des fœtus. Endurer, tous les jours, toutes les nuits. Alors oui, il y a une épisio de trop, des touchers vaginaux inutiles … mais putain de bordel de merde, il y a tellement de vies de sauvées, de gestes maîtrisés, d’urgences assurées … ne peut on pas prendre un peu de recul sur la gravité des choses ? Ne me jetez pas au bûcher pour défendre ainsi mes confrères, je suis la première à ne pas comprendre pourquoi on ne nous enseigne pas la position d’examen gynécologique à l’anglaise, et qu’on oublie une bonne fois pour toutes celle du poulet de bresse.

Du côté pédiatrie, oui ils sont nuls en allaitement et en diversification (je mesure l’ampleur du retard en France par rapport au Canada ou la suede), mais quand il s’agit de traiter une crise de diabète, de dépister des maladies neurologiques dont je ne connais même pas le nom, ils sont fortiches. Fortiches et passionnés, épuisés, tellement qu’ils ne se réveillent pas après une garde (= plus de 24 heures non stop) pour aller diner en famille.

Et moi ? 

Moi j’ai « abandonné le navire », je fuis les services hospitaliers, je choisis les stages les plus calmes de médecine générale. Et y a même des fois où je regrette de pas avoir fait médecine du travail, car tout cela me semble encore bien trop lourd, inconciliable avec une vie de famille.


J’aime mon métier pourtant, mes patients, le travail d’équipe, le diagnostic (ouh petard, c’est vraiment un lupus, hein, hein, heiiiiiin ?). Mais aucun métier ne vaut qu’on chiale seul dans une chambre de garde glauque, car on est crevé à 10h du matin en sachant qu’on doit tenir jusqu’à 9h le matin le lendemain et qu’une demi douzaine de personnes entre la vie et la mort sont sous notre responsabilité.

Le gynéco, le pediatre, l’anesthésiste, le chirurgien (et les autres bien sûr) aiment leur métier encore plus fort. Ils sacrifient leur jeunesse, leur santé, et plus encore pour vous, vos enfants, votre utérus. 

Et à l heure d’Internet, quand le parent arrive en ayant deja interrogé 70 personnes d’un groupe à propos des boutons de son enfant (et je ne leur jette pas la pierre Pierrr), ok ne peut s’empêcher de penser « mais à quoi ça sert que je me fasse chier comme ça ? ».

Je les défend, moi qui suis bien au chaud sur mon canapé, incapable du tiers du quart de ce qu’ils accomplissent. 

Vous, les parents maternant qui me lisez, je compte sur votre bienveillance si vous allez à l’hôpital les jours prochains. Qui sait, d’ici quelques années ce sera peut être votre enfant précieux qui décidera de faire médecine… 

Si le sujet vous intéresse, je vous conseille le film Hippocrate, et le blog de Vie de Carabin, qui est dessinateur.

2 réflexions sur « 1er novembre – 1er mai »

  1. Je fais partie de ces patientes qui se renseignent beaucoup avant d’aller chez le médecin, je m’auto diagnostic beaucoup et je suis capable de lire un papier de recherche médicale avec recul en comprenant presque tous les termes. Il m’a fallu dix ans d’études en autodidacte pour acquérir ce niveau… Je n’ose imaginer le niveau de « gavage » de connaissances qu’il faut pour devenir médecin en autant de temps! De la même façon, j’ai pratiqué des horaires de fou à courir partout pour stisfaire les demandes de mes clients, dont certains étaient très âgés, d’autres en détresse émotionnelle… Et ça, les docs et infirmiers vivent ça toute la journée, tous les jours, avec des gens malades en prime. Juste respect, les gars.
    La seule chose moi qui me taquine, c’est l’impression que les mentalités dans certains corps de métier – gynéco et obstrétrique surtout – n’ont pas évoluées. Par contre le travail de fou qu’ils accomplissent tous les jours, je le respecte profondément. J’avais écrit un billet là-dessus, si ça t’intéresse :

    http://cocotteminute.over-blog.com/2017/10/recit-d-un-accouchement-medicalise-et-message-au-corps-medical.html

    Bon courage et bonne continuation, bravo à tous pour l’exercice de ce métier difficile!

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