Accusée, levez-vous.

Aujourd’hui nous avons eu une urgence au cabinet.

Une jeune fille de 14 ans et demi (c’est elle qui me l’a dit, le demi change tout à cet âge tumultueux) est venue accompagnée de sa maman pour crise de « spasmophilie ». Il y a 200 ans, on aurait dit « hysterie ». Mais l’hystérie au sens médical du terme, initialement décrite comme nous le dit wikipedia (L’hystérie est en psychanalyse une névrose touchant plus les femmes que les hommes, aux tableaux cliniques variés, où le conflit psychique s’exprime par des manifestations fonctionnelles (anesthésiesparalysiescécitécontractures…) sans lésion organique, des crises émotionnelles, éventuellement des phobies), n’existe plus et heureusement.

Et la spasmophilie (parfois nommée syndrome d’hyperventilation, est un syndrome regroupant un ensemble de symptômes liés à un état anxieux. Elle correspond à une réaction de peur et à ses manifestations, mais qui se produit de façon inappropriée ou disproportionnée par rapport à l’environnement. On la trouve décrite dans les nouvelles classifications sous le terme d’attaque de panique.), notion purement française, correspond tout autant à l’expression corporelle d’une angoisse cognitive, ou émotionnelle.

Bon vous voyez le tableau. Remue ménage dans la salle d’attente, elle passe devant tout le monde les yeux révulsés en renversant son verre d’eau, sa mère suivant derrière, portant un autre verre d’eau, une doudoune mango et un sac d’ado informe.

Il se trouve que cette jeune suit depuis 15 jours un traitement spécial avec des piqures quotidiennes.

Le médecin qui m’encadre me laisse « gérer » et s’occupe d’appeler le médecin spécialiste qui a prescrit les dites piqures.

Je reste donc avec l’adolescente et sa mère dans le bureau. Forte de mon expérience « je sais calmer un bébé irritable pour qui la moindre stimulation sensorielle est une agression », j’applique les mêmes méthodes de contenance (merci Bullinger) : lumière éteinte, musique douce, pressions fermes, voix grave ; et d’accueil des émotions (merci Filliozat) : c’est la tempête dans ton corps et dans ta tête, c’est très difficile ce que tu traverses … Cela a fonctionné en 1 minute.

Non. Je blague. Elle a continué de se cabrer en se tenant la gorge, persuadée qu’elle ne respirait plus. Il y a 600 ans, on aurait appelé l’exorciste ou on l’aurait conduite directement au bûcher. En plus elle était rousse.

Et pendant ce temps, je jette un coup d’oeil à sa maman, courbée en 2, cernée, les cheveux secs, se tenant le visage … « je sais pas quoi faire ça fait 2 semaines qu’elle est comme ça … je la reconnais pas … ».

Le calme revient progressivement de même que l’annonce des autorités médicales hospitalières : on arrête les piqures pour le moment (que la jeune fille dit vouloir). La médecin spécialiste jointe au téléphone, parle quelques minutes à la maman qui sort de la pièce.

Elle en revient encore plus livide. J’avais pourtant allumé youtube, tapé « musique douce et relaxation » et lancé une rythme de flute de pan particulièrement plaisant qui dit « allez viens je t’emmène dans un jaccuzzi avec un mojito ouvrir tes chakras ».

Mais la maman n’est pas dans ce jaccuzzi. Elle serait plutôt au milieu d’un bain d’acide, dévorée par des mouches carnivores, broyée sous le poids de la culpabilité éternelle.

Parce que inutile d’avoir fait bac +19 option psycho pour voir l’énorme croix qu’elle traine derrière elle, sur laquelle est gravé en lettres de sang (le sang de sa fille bien évidemment) « COUPABLE ».

Elle me demande rapidement ce qu’elle doit faire cette nuit si ça se reproduit. Je répond devant la jeune fille, réassurance, câlins et si besoin urgences pédiatriques. Qu’elle ne peut pas gérer ça seule. Elle renchaine en me disant « c’est de ma faute ». Qui vous a dit ça ? « La doctoresse machin chouette au téléphone, elle a parlé du climat anxiogéne qui venait de moi ».

Et BINGO ! Toujours la même putain de bordel de merde de connasse de CULPABILITE que tout à chacun, de la concierge à la médecin chef de service de pédiatrie, en passant par la présentatrice des Maternelles, s’évertue de disséminer au grès du vent sur toutes les maman suivant le chemin d’un enfant qui réclame une attention particulière.

Et ça commence dès la grossesse, faudrait pas louper une occasion de blâmer l’infortunée nullipare.

Tu travailles plus et tu restes sur le canap ? Tu vas prendre 40 kilos et te mettre en diabète gestationnel.

Tu veux travailler jusqu’au bout ? Inconsciente, tu vas direct à la prématurité.

Tu l’allaites ? Pécheresse, tu sera trop fusionnelle.

Tu lui donnes le biberon ? Indigne, tu le prives du meilleur.

Tu prend un congé parental ? Tu vas en faire un asocial.

Tu reprend le boulot à ses 2 mois ? Tu vas en faire un insecure.

Tu dors avec lui ? Dans 20 ans vous y êtes encore, ça finira en inceste.

Tu l’as mis dans sa chambre le premier soir ? Insecurité, on t’a déjà dit.

Tu commences à réfléchir dans quelle école tu veux le mettre ? T’es dans l’hyperadaptabilité (sympathique cette notion hein ? j’y reviendrai).

T’attends le moi de mai pour l’inscrire ? Immature, t’anticipes rien.

Tu le met à la cantine ? Ah t’as la flemme de lui faire à manger, avoue.

Tu le fais rentrer déjeuner ? Mais c’est bon arrête de vouloir lui faire manger bio.

Tu l’envoies déjà en séjour linguistique ? Tu lui mets la pression.

Tu prévoies juste des vacances au camping ? Ah ben bonjour l’éveil à la culture générale !

Tu penses déjà à bloquer son compte en banque pour des études honéreuses ? T’es de droite, t’as le culte de l’excellence.

Tu comptes sur ses jobs d’été pour qu’il se paye la fac ? T’assumes pas ton gosse.

Et je m’arrête là. J’ai donc dit assez fermement à cette maman que non, elle n’était coupable de rien, qu’elle suivait sa fille, et faisait du mieux qu’elle pouvait. En regardant l’adolescente, j’ai ajouté que ses parents l’aimaient plus que tout et que c’était très difficile pour eux. Qu’il fallait qu’elle les aide à l’aider à aller mieux.

Et dans ma tête je me disais … mais quand est ce qu’on nous fout la paix ? Sur notre lit de mort, on continuera de venir nous faire chier avec nos choix de mère qui répond simplement aux besoin de ses enfants ? Parce que, à la base, le concept c’est ça, si on fait des gosses c’est pas pour les laisser sur le bas côté ou pour les envoyer au fond du terrain. C’est pour leur servir de tuteur, les voir grandir et s’épanouir, devenir eux-mêmes, devenir confiants.

Vous croyez sincèrement que la pression, on se la met pas assez nous-mêmes ? Qu’il faut rajouter une couche de « coupable » sur la tartine de « responsable » déjà bien indigeste qu’on se tape tous les matins au p’tit déj, trempée dans un café de « j’aurai dû » ?

Parce que cet après-midi dans bureau, ce n’est pas une seule femme souffrante que j’ai vu, mais bien deux. Quand ton enfant pleure, tu pleures avec lui. Quand il a mal, tu as mal avec lui. Et t’as besoin de personne pour te dire que tout vient de toi, figure absolue de la tentation et du péché originel. Et notez bien que la plupart du temps, ces critiques ô combien constructives, proviennent d’autres femmes (en tout cas dans mon cas). C’est pas assez dur comme ça en fait, faut qu’y en ai toujours une mieux que nous qui vienne fanfaronner et juger en 2 minutes que tout est de notre faute.

Alors mesdames (et messieurs) les juges, qui êtes assis sur votre gros cul d’infaillibilité, posé dans ce fauteuil d’outrecuidance moralisatrice, on suit nos enfants quoi que vous en pensiez. Et on vous emmerde.

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Serely Art dit :

    Ouais! A bas les jugements à la mord moi le noeud, à bas la culpabilité!
    Bon soit dit en passant mais tu as géré. Oui oui je sais ce que tu vas me répondre mais tu as géré. J’ai connu des personnes en crise de spasmophilie et pour les calmer c’est difficile, ils se sentent vraiment très mal.

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