Le noeud de Carrick

 Ce noeud est très solide. Même plongé dans l’eau, il se défait très facilement. Il est souvent utilisé pour rallonger la remorque entre deux bateaux.

Il y a un sujet qui revient souvent chez les jeunes parents, un sujet de préoccupation pour eux mais aussi pour tous les professionnels de santé amenés à s’occuper de leurs rejetons : l’attachement de l’enfant, sous entendu à ses parents.

Car comme certains oiseaux et comme tous les mammifères, le nouveau sujet qui naît s’attache à quelqu’un qui traîne dans les parages et qui sera le plus à même de pourvoir à ses besoins : c’est sa figure d’attachement, son point d’ancrage, son phare dans la nuit.

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Comme tout cela est un peu abstrait, essayons de nous questionner sur nos propres sujets d’attachements. Moi par exemple je suis attachée à : ma famille, mon fils, mon petit déjeuner, le jet bouillant de la douche sur mes épaules le matin, bref des choses allant de l’essentiel au vital, au très important. Mais aussi à : ma position de conduite, les capsules de café bien rangées dans le présentoir, la propreté des mes pinceaux à maquillage. Donc des éléments bien plus futiles, voire totalement débiles, mais qui, pour une raison que je ne m’explique pas, me font plaisir, me rassurent, me sécurisent. Voilà c’est comme ça, et quand je vois quelqu’un d’un peu tâtillon, je sens bien qu’il a besoin de repasser un coup d’éponge, même si je viens de le faire et qu’à mes yeux c’est très propre. Cette personne est visiblement attachée à son coup d’éponge, et je vais pas lui faire remarquer ou le faire chier.

Quand j’étais enfant, j’étais attachée à : ma maman (je le suis toujours of course), le riz au beurre avec du jambon dedans, et certaines de mes peluches (instant confessions intimes). Ces peluches qui ont été miraculeusement conservées, récupérées, et qui maintenant jonchent la chambre d’enfant juste de l’autre côté du mur. Et quand je regarde ces peluches, j’aime bien. Elles me rappellent « le bon vieux temps » (instant vieille des 80′), le riz au jambon, la vue sur les toits de mes fenêtres et la couleur jaune du ciel la nuit. Non seulement je suis super heureuse de les avoir transmises à mon tout doux, mais je suis encore plus heureuse d’avoir récupéré Tigrou, Canada, Noisette, Arc en Ciel, et Le Serpent. Parce que j’y étais attachée. Est-ce que cela fait de moi une grosse mollassonne incapable de vivre et de prendre des décisions sans cette fine équipe ? Non.

L’attachement à des objets est très facile car ils sont matériels, peuvent se toucher au fond d’une poche ou s’accrocher à des clefs.

L’attachement à des personnes prend bien sûr une dimension autrement plus subtile, car nous nous attachons parfois sans trop savoir pourquoi. Que celle qui ne s’est jamais amourachée d’un gars pas du tout fait pour elle me jette la 1ère pierre.

Chez le bébé, l’attachement est synonyme de survie. Il s’attache à la personne qui va répondre à ses besoin avec le plus de constance et d’efficacité. La bouffe et les soins primaires évidemment, mais rapidement aussi le besoin de sécurité et d’épanouissement. Des expériences désastreuses dans les orphelinats roumains sous Ceausescu ont montré à la terre entière que le bébé, sans nourriture affective, présente de gros retards neuro moteurs et psycho moteurs, et peut aller jusqu’à se laisser mourir.

Même si sa figure d’attachement est défaillante sur certains points cruciaux, l’enfant y resté ancré. C’est ce qui explique que les enfants battus aiment leurs parents, malgré tout.

Une autre conséquence est la différence de comportement qu’ont les enfants, même touts petits, avec leur figure. C’est la fameuse théorie de l’attachement, établie en 1958 par John Bowbly. Celui ci a démontré 4 schémes du comportement de l’enfant en fonction de son donneur de soin.

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Il nous explique aussi qu’en présence de sa figure, l’enfant (mais l’adulte aussi !) se permet d’exprimer librement tous ses besoins, car il sait qu’il seront entendus et il l’espère, satisfaits. Traduction : boubou a été super sage chez la mamie, il rentre à la maison et c’est un petit diable, il refuse de dormir, me hurle dessus, me tape, je ne le reconnais pas. Ben ouais, chez mamie il s’est retenu, il a « fait le mort ». Parce que mamie elle est gentille et me donne des tartines de confitures, mais on sait jamais, si je lui disais qu’en fait j’avais besoin de crier ou de jouer fort, peut-être que ça lui plairait pas et qu’elle me virerait de chez elle. Et alors ça, c’est vraiment un truc de mammifère. Preuve : le petit faon qui lorsque sa mère a disparu se couche par terre silencieusement dans les hautes herbes. Il fait le mort.

Donc ok, nos enfants s’attachent à nous, et alors ? Il est où le problème ? Et ben voilà une excellente question mon cher Watson, il est où le problème ?

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Car John Bowbly nous l’a bien dit, si la réponse aux besoins est cohérente, l’attachement est sécure, l’enfant recherche la présence du donneur de soin et puis s’en retourne explorer. Point barre. Donc inutile de tergiverser sur l’hypothèse de rendre notre enfant dépendant et inadapté car on le prend trop dans les bras, cela n’est pas possible en attachement sécure.

Il y a quand même une faille, dans laquelle sont prêts à s’engouffrer bon nombre de spécialistes de la question, c’est le « peut être rassuré par un étranger ». Ah, merde on me dit dans l’oreillette que quelques enfants, 2 ou 3 à tout casser, ne sont pas rassurables par le médecin ou le dentiste (en même temps, c’est pratique cet instinct de méfiance, dès fois qu’on tombe sur un pédophile qui veulent nous emmener dans sa voiture, non ?).

Qui suis je ? Je suis une « pathologie » très répandue, on me dégaine facilement au moindre trouble du sommeil ou pleurs incompris, je suis la préférée de bons nombres de pédopsy, je suis je suis …..(indice au bas de votre écran : Christophe Maé) : le trouble de l’attachement !

Or, si on a bien compris Bowbly (et je n’y ai passé que 10 minutes, il y a surement des subtilités que je n’ai pas saisies), le trouble de l’attachement, ce sont les attachements évitants, ambivalents, désorganisés. Tout le reste, c’est la première case, le Sécure. Le normal. Celui qui fait que votre enfant vous tend les bras parce qu’il a peur du batteur électrique, qu’il était bien avec nounou mais qu’il se rue sur vous dès que vous passez le pas de la porte, qu’il rie à gorge déployée en vous aspergeant de compote (essayez de le faire aussi sur lui, je vous jure on se marre bien et ça détend après une journée pourrie), qu’il préfère que vous restiez avec lui jusqu’à ce qu’il s’endorme.

Et ensuite, mais madame, il faut qu’il se détache ! Euh … je vous suggère d’aller dans une maison de retraite et de compter le nombre de petits vieux qui regrettent d’avoir des enfants qui ne leur portent plus d’intérêt.

Car cet attachement c’est pour toute la vie. Pas seulement quand on préfère les épaules de Papa à la draisienne, pas seulement quand on veut que maman nous fasse goûter la pâte à gâteau pas cuite, pas seulement quand on râle le lundi matin car on a pas envie de s’habiller, quand on fait non non non vigoureusement de la tête et qu’on a juste envie de retarder au maximum le départ des troupes vers le tunnel du métro/boulot/dodo.

S’attacher à ses parents pour se construire, s’envoler, découvrir qui l’on est, c’est le ciment de son existence propre, et de celle de sa future famille. Et si l’attachement est sécure, le besoin d’autonomie et de réalisation s’imposera, inéluctablement.

Le meilleur exemple d’attachement très fort y compris physique, suivi d’un détachement naturel d’un désir d’indépendance très fort, je vous en avais déjà parlé içi. On peut difficilement faire plus materné qu’un bébé rom. On peut difficilement en faire un enfant moins malin, débrouillard, autonome.

Si je vous parle de cela, c’est car bon nombres d’idées reçus me fendent le coeur. Ne pas vouloir habituer un enfant aux bras, le laisser gérer seul une émotion ou une difficulté qu’il n’est pas prêt à gérer seul. Ou qu’il ne veut pas, pour des raisons qui n’appartiennent qu’à lui. Le même genre de raisons qui font que votre collègue repasse un coup d’éponge, ou que vous ayez votre petit rituel beauté du dimanche soir. C’est comme ça.

Je discutais avec une pédiatre, qui a 3 enfants, 3 adolescentes. Elle n’avait jamais entendu le terme BABI (bébé aux besoins intenses), et pourtant cela a tout de suite raisonné en elle, lui rappelant une de ses jumelles. « Ah ben oui à mon époque on appelait ça un trouble de l’attachement ». Je tremble un peu, redoutant un discours pas très bienveillant, mais non, elle poursuit « même aujourd’hui, untelle a toujours besoin d’être près de moi, quand elle fait ses devoirs elle vient dans la cuisine pour être à côté de moi ».

Pour le reste, elle part en voyage seule, s’amuse avec ses copines, s’engueule avec ses soeurs, s’oriente pour l’avenir … bref une adolescente tout droit sortie d’un épisode de Hartey coeurs à vifs. Elle n’a pas l’intention de rester toute sa vie dans la cuisine faire ses devoirs pendant que sa mère allume le thermomix, mais elle s’y sent bien. Comme un bébé se sent bien mieux dans les bras de ses parents, ce qui a fait l’objet d’un de mes tout premiers articles ou vulgairement « dans les jupes de sa mère ».

Alors bien sûr, il peut y avoir des enfants qui sont « différents ». Un peu plus sauvages, un peu rebelles, un peu sensibles, pour qui les choses de la vie que nous connaissons dans notre société occidentales ne semblent pas adaptées. Ceux là vont nous demander des liens d’attachements plus solides, des racines plus ancrées, un ciment plus épais, vont nous accaparer, nous fatiguer, nous émouvoir, nous laisser comme deux ronds de flans à nous demander comment les sécuriser ou les accompagner.

Alors révisons nos noeuds de marin, attachons nous solidement à eux, autant qu’ils en ont besoin, et soyons prêts à laisser ensuite le bel oiseau s’envoler, confiant, aimé.

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Disclaimer : je n’ai fait aucune étude de psycho. J’ai glané par ci par là des infos, forgé mes convictions et vu les résultats appliqués de manoeuvres éducatives bienveillantes ou au contraire s’en éloignant, volontairement ou non. Ce billet est loin d’une vérité absolue (mais y en a-t-il une ?),  il cristallise ce que je défend en matière de maternage proximal.

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