Aide toi, le ciel t’aidera.

Aujourd’hui, cher lecteur, je ne te parlerai pas d’allaitement ou de cododo, ni de ballon montessori ou parentalité positive.

Je vais te parler de moi, et de mon parcours « professionnel », article qui fait logiquement écho à mes sentiments dichotomiques de femme active et maman gaga que je détaillais la semaine dernière.

Tu le sais, je suis interne en médecine. Tu le sais aussi j’ai 34 ans. Ce qui est un âge canonique mûr pour une interne.

Eté 2001, année faste :  les destinys’s child chantent Independant woman, Loana est  canon, je passe mon bac, et Lorie a besoin de lui près de moiiiiiiii. Parcours sup n’existe pas encore, et je me dirige avec mon bac S en poche vers un DEUG (encore un truc de disparu) de biologie. Je valide les 2 années et décide d’arrêter, erreur flagrante d’orientation. Avec le recul, je pense que j’aurai pu/dû faire une année à l’étranger, ça m’aurait secoué les puces, et quand je vois ce que les voyages futurs m’ont apportés, confiance, harmonie, connexion entre moi chiante et moi-même ultra chiante, je regrette peut-être de n’avoir pas tenté l’aventure.

Eté 2003 : Eminem me fout les poils sur 8 miles, Diam’s nous propulse son Brut de femme (année rap). Je cherche que faire de mon été, un job pour financer un voyage en Grèce. Au printemps d’avant j’avais suivi une copine qui passait le concours d’infirmière, sans trop savoir ce qu’on allait me demander (tests psychotechniques et culture générale … heum heum ai-je mentionné Eminem et Diam’s au paragraphe précédent ?). Je décide de bosser 1 mois en demi en tant qu’aide soignante en gériatrie. Je n’ai jamais mis les pieds dans un hôpital, et mis à part les notions théoriques apprises pour les révisions du concours, je ne sais pas ce que « prendre soin » signifie.

Ce sera ma première expérience de soignant, ô combien mémorable. (2003 … canicule … gériatrie … vous y êtes ?)

Je me prend dans la tronche les corps décharnés, malodorants, les couches pour vieux, les dentiers, les flanelles défraîchies, la solitude d’âmes flottantes entre 2 mondes, la mort. Mon 2ème jour d’ailleurs, maintenant que je fouille dans ma mémoire. Mais aussi les souvenirs, 60 ans de vie épinglés en photo sur les murs jaunis des chambres, Luis Mariano, les rires avec l’équipe, le repas du soir pris avec 2 ou 3 mamies qui nous tiennent compagnie devant Jean Pierre Foucault (et ne captent rien). Nous rions, nous rions tellement avec eux …

Ces semaines passées avec des collègues antillaises (je me souviens du gâteau à la noix de coco fait par l’une d’entre elle), à appréhender la vie, la mort, les odeurs, ont été le socle de tout ce qui a suivi.

Je valide sans hésiter mon entrée à l’école d’infirmière. Je signe pour 3 ans, j’alterne les phases de cours théoriques et les stages dans différents services. Autant je n’ai pas de difficultés avec les examens écrits (bac S et deug de bio, quand même), autant la partie pratique appelée à l’époque MSP (non pas maison de soins pluridisciplinaires, mais mise en situation professionnelle) me terrifie. Il s’agit de présenter quelques patients à un examinateur. Pas de les présenter genre « bonjour Mme Perfusion, je vous présente Mr Relou », mais plutôt « madame Perfusion a été opérée pour … et elle a des antibiotiques depuis hier parce que … » « Hum hum, répond Mr Relou, et que surveillez vous après ces antibiotiques …? » « euuuuuuuuuuuh … que ce soit le  bon flacon ? ». Bref pas trop la panacée. D’ailleurs ma 1ere MSP, j’ai pleuré comme un bébé devant l’examinatrice.

Le moment le plus fort de ces 3 ans est sans aucune hésitation le voyage fait en fin de 2ème année, stage en médecine humanitaire, dégoté par nous, 5 petites nénéttes de 21 à 23 ans. Nous partions à l’aventure au Mali, et comme M, j’y ai trouvé la liberté … l’amitié, la chaleur, le sens de la vie, mon 1er accouchement à la lampe à pétrole. Bien sûr, une autre grosse claque dans la figure, pays pauvre (mais d’une grande dignité) oblige.

Ete 2006 : ça sent la fin des études ! Nous sommes tous frétillants à l’idée de rentrer enfin dans la vie active. Sean Paul fait monter la temperature, Diam’s m’en remet une avec le mec mortel et la génération non non, je fignole mon mémoire de fin d’étude sur la douleur chronique. Je choisis de faire de l’interim au départ, parce que je ne sais pas trop où commencer (oui je suis indécise), ni quoi faire de mes 10 doigts. Et alors les gars, l’émotion de ma 1ere journée toute seule, avec mon badge, mes petites chaussures neuves, ma blouse achetée avec mes deniers, ma trouille de me gourrer de médoc ou de patient … poulalaaaa je suis rentrée à la maison en ayant pris 10 ans dans la tronche.

Après 9 mois de vadrouille dans les hôpitaux parisiens, je dépose mon CV à l’institut Curie. Septembre 2007 : j’ai mon badge avec ma photo, je le rendrai 2 ans plus tard. 2 ans qui gardent le goût de l’insouciance, de la liberté, des sorties parisiennes avec les collègues, mais aussi 2 ans de chimiothérapie, radiothérapie, de piqures sur PAC, d’oxaliplatine, de Xeloda, de fin de vie, de souffrance et d’injustice …

Fin août 2010, alors que j’y reviens pour faire des remplacements, un collègue brancardier s’y suicide.

Nous sommes au 4ème étage, il est midi, nous faisons les transmissions sur l’ordinateur en gloussant à propos de Brad Pitt dans le film Légendes d’automne. La fenêtre est grande ouverte. En une seconde, la vie bascule : nous voyons ce corps qui tombe, qui s’écrase dans la cour de l’institut. Il sera réanimé pendant plus de 45 minutes, sans succès, le sang et la cervelle tâchant le bitume … Malgré le port de sa blouse, personne n’aura reconnu notre collègue et ami, nous n’y croyions pas. Ma gorge se serre et se serrera toujours en pensant que ces rires et piaillements seront les dernières choses qu’il aura entendu.

2009, année charnière dans ma vie. Déjà, Lady Gaga débarque.

Voici la version non censurée de ce qu’il s’est passé et de pourquoi j’ai entamé les études de médecine. Si la principale protagoniste se reconnaît, et bien ma foi … finalement je te dis merci. Mais t’es une morue quand même.

Je m’investis dans le service et l’hôpital auprès de ce qui touche à tout ce qui est plaies et cicatrisations. Je participe au projet d’une consultation infirmière porté par le chef de service et d’autres collègues. Nous sommes nous-même chapeautées par une infirmière spécialiste des plaies et cicatrisations, un mentor international qui fait des conférences partout dans le monde, publie 1 fois par mois … bref je suis une fourmi en face d’elle et je l’adule. Elle m’aurai dit de ramasser ses blouses sales et de les laver à la main, je l’aurai fait. En parallèle, j’écris de temps en temps un ou 2 billets sur un magazine infirmière. Faut croire qu’elle les a lu et que ça ne lui a pas plu, car du jour au lendemain, alors que nous remportons un prix pour une affiche dans un congrès (tu peux aller vérifier sur google, congrés des plaies et cicatrisation 2009), elle freine des 4 fers tout contact ou travail avec moi … Je m’accroche. Quelques semaines plus tard, entretien annuel avec la cadre qui balance « elle trouve que t’as les dents longues ».

Je vous la fait courte, mais les jours de réflexion suivants déboucheront sur « mais putain c’est quoi ce métier où dès qu’on prend des initiatives on se fait traiter d’arriviste ».  Je ne sais plus pourquoi, mais une tornade me traverse et l’idée germe de trouver autre chose … une jeune patiente avec qui je me lie d’amitié est étudiante en médecine, je commence à me demander chichement « ah bah tiens pourquoi pas moi ». Et comme je suis plutôt du genre impulsive, hop hop hop, y a une passerelle pour les paramédicaux à la fac à côté de chez moi, hop hop hop je m’inscris. Folle que je suis. Evidemment je n’ai aucune idée de ce qui m’attend, car naïvement, je crois comme tout le monde que seule la 1ere année est difficile.

Rappelle toi, je t’avais déjà décris içi le parcours du combattant du jeune médecin couillon que tu croises aux urgences pédiatriques et que t’as envie d’emplafonner, et bien voilà ce qu’il a vécu, ce qu’il vit : Il en chie grave. 

Je passe cette salope de 1ere année, le concours en 2010, Hunger Games 1. Années suivantes : l’externat, loin d’être de tout repos. 2014/2015 : préparation des ECN, Hunger Games 2, le 2ème concours (hin hin personne ne le dit) à la fin de la 6ème année.

Mon moment fort pendant ces 6 années : le stage de réanimation de 4ème année. Une touriste australienne de 45 ans est débarquée de l’avion en urgence car elle fait un choc infectieux. Elle revient d’une croisière sur les pays baltes, a pris un antibiotique pour une infection urinaire et se retrouve avec une une réaction infectieuse du colon à une autre bactérie … elle passe de la vie à la mort en 48h. Sa fille de 18 ans, venue en urgence ne la reverra qu’une dizaine d’heures avant son décès.

2015 : Bruno Mars est locked out in heaven, et moi je suis locked in les révisions. Je me défonce, comme nous tous amis carabins, et je suis déçue de mon classement, tout ça pour arriver si loin … tous ces efforts, ces sacrifices, ces larmes, ces comprimés d’atarax … Major Lazor need someone to lean on, moi je lean on le dégoût absolu de moi même.

Heureusement, notre projet d’allier vie professionnelle et vie personnelle débouche sur le départ vers une terre plus ensoleillée, et nous partons avec nos 2 chats, un camion chargé de souvenirs, et un petit passager clandestin dans mon ventre, vers des horizons plus doux (allez salut le changement du RER A à Nation ! Je ne reviendrai jamais !).

Cela fait donc 3 ans que je suis interne du Languedoc Roussilloooooon (avé l’accèent), que je touille comme je peux la marmite mélangeant les stages, l’apprentissage continu, cette putain de thèse, et donc ma vie nocturne de maman qui assure comme elle peut (ou pas).

Tout s’est passé très, très vite, et je réalise que j’ai beaucoup changé depuis les sorties parisiennes de 2007 (il me reste encore de beaux restes, enfouis quelque part !), et la médecine, le savoir (aussi incomplet soit-il) , le pouvoir supplémentaire de rassurer, accompagner, m’a beaucoup apaisé.

Le problème bien sûr, c’est que si tu fais médecine, t’es censée te dévouer corps et âme à cette vocation. Porter une croix d’abnégation devant l’éternité. Les internes ayant des enfants sont denrée rare, et c’est toujours très compliqué d’expliquer que le petit est malade et qu’on ne peut pas venir aujourd’hui. Ou bien qu’on a envie de finir avant 19H30, histoire de voir le grand avant qu’il se couche. La féminisation de la profession fait que, heureusement, les habitudes commencent à changer. Même si, paradoxalement, les femmes médecins sont loin d’être les plus tendres. Mai 2018 : j’explique que je suis fatiguée, je me connais, je suis une faible femme et je sais que je ne tiendrai pas de grosses journées + la thèse + le lot quotidien + un petit enfant qui ne fait pas ses nuits … je me vois répondre « ah bah fallait pas faire d’enfant ! ». Ok, message reçu. Fermer les écoutilles, garder ses problèmes logistiques de mère au foyer pour ma pomme. Garder le sourire, sauver les apparences, ne pas donner une seule occasion de montrer sa faiblesse, sont des exercices périlleux que je maîtrise désormais à la perfection. Mon outil imparable : la micro sieste dans les chiottes, par terre, adossée au charriot à ménage.

A l’aube d’un nouveau tournent, l’installation visée pour 2019, je sais que le travail est encore immense mais cela commence, enfin, à payer.

Donc en conclusion, médecine à 25 ans, c’est chaud les marrons, on en chie de ouf, sans doute autant qu’à 18, je ne sais pas. Mais c’est possible. Et c’est bien quand même.

PS : Le suicide chez le soignants. 4 fois plus que dans la population générale. 

PS 2 : Diams, reviens steuplait. Tu nous manques.

 

4 réflexions sur « Aide toi, le ciel t’aidera. »

  1. Quel parcours !
    Et puis c’est vrai après tout, te plains pas, quelle idée de faire des gosses… qui ne dorment pas en plus ! Mais putain de merde, c’est dur de toujours montrer notre meilleur profil alors qu’au fond on trime notre mère !
    Allez courage WonderMumInterne, tu vois t’as quand un sacré coté Barbara Gould !!!

    Aimé par 1 personne

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