A fleur de peau

Mon tout doux m’a fait découvrir une infinité de choses dont je ne soupçonnais pas l’existence.

La construction d’une cabane imaginaire dont les murs sont un vélo et un trottinette.

Le concept du continuum.

L’analyse de la composition des produits d’hygiène. Vade retro laureth sulfate ! 

Les limites de ma propre résistance physique et mentale. Vers l’infini et au delà.

Et, j’ai découvert aussi grâce à lui la notion d’hypersensibilité. Cela fait désormais plus d’un an que ce « diagnostic » a été posé et que notre vie est rythmée par cette particularité, bien méconnue et pourtant souvent omniprésente dans la vie de nombreuses personnes et enfants.

Revenons à la base de tout, la vie intra utérine. Le foetus est alors en apesanteur, il flotte, est comprimé dans un espace très étroit. Un naissance par voie basse le comprime encore davantage dans les voies génitales, lui permettant de « sentir tout son corps » passer de l’apesanteur à la gravité, qui lui tombe sur la tronche.

Tous les cosmonautes vous le diront, il n’est pas évident de passer du milieu terrestre à la pesanteur, et il faut bien souvent des heures de préparation …

Le bébé n’a pas des heures. Il naît et pouf, tout est radicalement différent de ce qu’il sentait, ressentait, sur sa peau, dans son corps, jusque là. La lumière, les sons, les odeurs, cette putain de gravité, les vêtements, les petites caresses sur la joue … Alors que lui ne connaissait que le boum boum du coeur maternel, le chuchuchu du flux sanguin dans les artères utérines toutes proches, l’appui de la paroi utérine sur son dos, ses fesses, ses pieds. Il se retrouve catapulté dans le vide, tout est sec, froid, aveuglant, ses mains sont loin de sa bouche et ses jambes ne sont plus recroquevillées sans qu’il comprenne pourquoi. Il ne sait même pas qu’il a des jambes d’ailleurs.

Notre instinct nous dicte la bonne conduite pour rassurer un bébé qui pleure, et il n’est pas forcément question de psychologie de comptoir ou d’attachement : « maman le prend dans les bras et il se calme parce qu’il sait que c’est sa maman ». Non, car la voix, le toucher, l’odeur de la mère peut suffire à calmer un bébé, ça ok on le sait.

Plus intriguant, les vibrations (des bols tibétains par exemple, mais aussi des voix graves masculines ou des fameux bruits blancs que certains fabriquants de peluche veulent vous vendre) fonctionnent aussi parfois très bien.

Pourquoi ? Car ces stimulations purement sensorielles répondent à des besoins fondamentaux du nouveau né : le besoin de contenance.

Le dictionnaire nous dit que la contenance c’est la quantité que peut contenir quelque chose, mais aussi la manière qu’a quelqu’un de se comporter en telle circonstance.

Vous êtes à une soirée chic, vous prenez un verre de champagne et vous le tenez à 2 mains pour vous donnez une contenance. Vous êtes à une réunion d’affaire : vous tripotez votre stylo. Vous êtes à un rendez-vous galant : vous vous touchez les cheveux (ou autre chose, je ne veux pas le savoir). C’est cette sensation de « ne pas savoir quoi faire de son corps » qui nous pousse à adopter des attitudes, des gestes, souvent répétitifs pour nous réassurer dans nos sensations et donc dans les événements ou émotions qui nous tombent dessus.

Le bébé lui, est beaucoup plus limité pour trouver des stratégies motrices lui procurant de la contenance. La principale est le réflèxe de suscion bien sûr, et il va pouvoir s’appuyer sur cette sensation très puissante pour se réassurer et gérer sa journée, pas forcément évidente à 2 mois, 1 an, ou 4 ans.

Il va donc utiliser la seule arme nucléaire à sa disposition pour assouvir ce besoin de contenance : le pleur. Celui qui nous broie les boyaux, nous parcours l’échine, fait exploser une bombe dans notre poitrine. Vite : prendre dans les bras, bercer, faire chuchuchut … tous ces gestes et sons fonctionnent car ils apportent de la contenance à ce petit corps qui se désorganise à la moindre douleur, la moindre contrariété, le moindre pyjama qui gratte.

Car l’enfant qui découvre le monde et son corps, découvre surtout ses sensations, si différentes de celles in utero. Chaque stimulation tactile, auditive, visuelle, olfactive ou gravitationnelle est pour lui une immense nouveauté, un tsunami sensoriel.

Et il y a donc des bébés, dont le mien, qui vivent ces stimulations si intensément, qu’ils sont dépassés. Qu’ils perdent le peu de contenance qu’ils avaient réussi à se procurer grâce à un booty shake dont le rythme magique avait été mis en place après des heures d’essais erreurs (bien souvent la nuit, en sarhouel, les cheveux sales, avec des cernes de l’espace).

Exemples : le changement de position lors du changement de couche, le passage du coton imbibé de liniment froid sur les fesses, la manipulation des jambes, la remise du pantalon … cet enchaînement était très très difficile à vivre pour lui.

Un bruit trop fort (j’ai voulu lui jouer eu saxophone quand il avait 10 mois, j’ai amèrement regretté mon initiative musicale), de la nourriture trop molle ou au contraire trop dure, le bruit de l’épilateur ou de l’aspirateur (et que tous les parents qui endorment leur bébé à l’aspirateur se taisent, par égard pour moi) …

Encore plus qu’hypersensible, il est irritable. Au sens sensoriel du terme, comme quand on fait grincer le couteau dans l’assiette, la craie sur le mur, quand on mâche de la laine ou que quelqu’un vous effleure le bras. Brrrr très souvent, nous avons un mouvement de recul, nous nous contractons. Pourquoi ? Car cette sensation, vécue comme désagréable nous a irrité, nous a désorganisé, et nous recrutons notre tonus plus violemment pour retrouver notre contenance.

Mon tout doux, lui était tout le temps ainsi. En hyper extension, en apnée, les bras tendus. La moindre stimulation, douce cette fois (comme une peluche, du polyester …) le faisait se contracter et même s’empêcher de respirer.

IMG_0783
Observez les orteils, contractés, et le pied ne touche même pas le sol.

Nous avons mis du temps à nous en apercevoir, je pense que notre parcours fera l’objet d’un article à part entière, quand tout ça sera définitivement derrière nous.

Mais l’hypersensibilité, elle sera toujours là. Car désormais, elle est aussi cognitive, émotive, psychique. La tornade qui le submerge, l’alarme qu’il déclenche dès qu’il se sent dépassé par ses émotions … Une intensité de chaque instant, une réassurance que nous nous efforçons de lui prodiguer le mieux possible. Même si ce n’est pas chose aisée quand il fait le chewing gum par terre (hypotonie, il utilise son tonus à l’inverse d’avant, pour se réguler) et qu’on ne peut même pas le tenir dans les bras pour le contenir …

Il boxe donc dans la catégorie poids lourd de « l’enfant rebelle qui ne veut pas faire de bisou « , option « ne veut pas qu’on lui touche la joue ni la jambe, ni le bras ni …  » bref NE LE TOUCHEZ PAS. Maintenant il est parfaitement capable de repousser un intru, de dire non, de se cacher le visage pour signifier BAS LES PATTES. Mais bébé bien sûr, ça lui était impossible … impossible de se protéger contre ses stimulations vécues comme des agressions.

Et là encore, il n’est nul caprice ou interprétation phsycholo bouillasse. On parle de sensations pures, de ce qu’on ressent quand on nous touche. Vous êtes d’accord que faire la bise en touchant l’épaule de la personne ce n’est pas du tout pareil que de faire la bise sans la toucher ? Pourquoi, comment ? Et pourtant le message perçu et notre réaction corporelle à ce simple contact supplémentaire changent toute la donne.

Un autre truc à la mode et qui clairement pour moi relève du lien entre sensorialité, tonus et émotions : l’ASMR. Allez sur youtube, il y a des centaines de vidéos ou des gens chuchotent, grattent le micro, froissent du papier, dans un seul but : nous détendre et nous relaxer (grâce à cet effet de contenance, j’espère que vous avez suivi le cours !).

Bon j’ai essayé de faire de l’ASMR pour l’endormir, échec cuisant. Mais il doit aimer ça, car il me demande souvent de chuchoter pour lui raconter une histoire. Le problème étant de ne pas m’endormir avant lui.

J’invite tous les pros de la sensorialité, psychomotriciens, orthophonistes, experts en Bullinger à corriger ou compléter mon article.

Si ces notions d’hypersensibilité ou d’irritabilité ont éveillé quelque chose dans votre inconscient, que ce soit pour votre enfant ou vous, dites le moi.

Si vous n’avez rien compris, dites le moi aussi.

Dernier exemple en image : le sable et la plage … apprivoisés après 5 jours, à raison de 2 séances par jour, à jouer, lui en mettre sur les orteils, en faire glisser sur ses jambes … Et enfin, après 10 jours de vacances, il a réussi à marcher seul dedans. Avec des chaussures certes, mais j’ai failli quand même chialer.

IMG_3138
Même l’implantation capillaire est rebelle.

11 réflexions sur « A fleur de peau »

  1. Bon c’est quoi ce bordel ? Je me rends compte que le commentaire que j’ai laissé sur ton précédent article (il y a belle lurette) a disparu ! Bref…

    Ça fait du bien un article comme ça !
    Depuis 4 ans que je cherche, que je lis, que je me documente, que je cogite, que je deviens débile du ciboulot, que je suis à l’affut des signes, que je scrute les comportements de mes petits, que je plonge dans les méandres des neuro-sciences, que j’écoute les autres, que j’écoute les miens,… je suis arrivée à la conclusion qu’il existe plusieurs types d’hypersensibles ou du moins plusieurs niveaux d’hypersensibilité.
    Depuis peu, je m’interroge même sur le maternage proximal, ce maternage qui permet au bébé/enfant de sentir, ressentir, être écouté, rassuré, bercé,… ce maternage qui permet au bébé de ne pas s’éteindre, de ne pas se mettre en veille, de savoir que tous ses besoins seront comblés,… ce maternage ne permet-il pas à l’enfant d’être pleinement lui, de se développer pleinement, d’être libre, d’être pleinement conscient de ses sensations, de ressentir pleinement ses émotions,…
    Je fais peut-être un raccourci hasardeux mais les enfants hypersensibles ou haut potentiel sont souvent maternés de manière proximale. Dans mon entourage tous les enfants sont élevés à l’ancienne avec cette bien belle éducation traditionnelle et il n’y en a pas un hypersensible ou hp.
    Je pose ça là chez toi ici mais je suis au début de ma réflexion et voici plusieurs jours j’essaie d’analyser tout ça, je me pose beaucoup de questions.
    J’attends patiemment des bouquins commandés en espérant qu’ils pourront affiner cette réflexion.
    Qu’en dites-vous Dr Doudou ?!

    J'aime

      1. Hum… je dirais que cela dépend des parents. J’en connais qui refuse de prendre leur bébé dans les bras pour éviter qu’il ne devienne capricieux,… donc que fait l’enfant il s’éteint et se rattache à son doudou et sa tétine et bien souvent il se coupe de ses émotions et ressentis…

        Cela dit mes deux enfants sont hypersensibles, du moins mon ainée, pour le petit j’en suis quasi sûre mais je l’observe encore. J’ai face à moi deux types d’hypersensibilité, leurs comportements n’a rien à voir !

        J'aime

      2. Mon papa ets hypersensible et HP et il n’a pas du tout mais zlors pas du tout été materné !! Est ce que ce ne serait pas que les parents maternants sont plus proches et plus en alerte et vont plus fouiller face à des difficultés et poser un diagnostic ? Peut être que pr les parents tout venants ce serait juste un enfant difficile ??

        Aimé par 1 personne

      3. Sisisi !!! Ça rejoint l’idée saugrenue qui consiste à dire que l’enfant « choisit » ses parents. L’enfant hypersensible va « choisir » des parents en alerte … et probablement hyper sensibles aussi ! J’avais écris un article à ce sujet « à tout seigneur tout honneur ».
        Evidemment cela ne se vérifie pas tout le temps, comme avec votre papa …

        Aimé par 1 personne

  2. Quel superbe article, vous expliquez tellement bien les choses. Je suis orthophoniste en centre pour enfants qui souffrent de paralysie cérébrale et ils ont tous des problématiques sensorielles : hypersensibilité ou hyposensibilité ( moins visible mais case pied aussi…). Je trouve que les choses bougent, car ce sont des difficultés qui parlent à beaucoup de monde! Bon courage à votre fils pour apprivoiser sa sensorialité, quel beau voyage, semé d’embûches et de difficultés mais tellement Riche !

    Aimé par 1 personne

  3. Il est très bien écrit. J’apprécie bcp vos explications sur la grossesse et la contenance… Est ce que je pourrais le reprendre pour expliquer aux parents de mes patients ? Ils ont besoin d’images et d’exemples concrets… Je vais aussi bien faire une présentation à mes collègues auxiliaire de puériculture et aide soignante pour aider les enfants au quotidien et je recherche des images qui les sensibilisent

    Aimé par 1 personne

    1. Et mais euuuuh bien sûr !!! Ce serait un honneur !!
      J’ai EsSaye de simplifier beaucoup … il y avait beaucoup d’autres choses que j’aurai eu envie d’expliquer, comme le développement oral, axial, puis périphérique, la notion d’appui sensoriel (et émotionnel, et tonique …). Mais ça aurait fait trop je pense …

      J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s