Peinture à l’huile

Hey Marinette ! comment ça va ma belle ? Ohlalaaaa ça fait super longtemps qu’on s’est pas vues … t’es trop belle avec ton bidon !! t’en es à combien de mois ?

Ah salut Delphine … je suis contente de te voir aussi. Oui j’en suis à 6 mois … ça va ! bon j’avoue c’est un peu dur en ce moment … je me sens pas très bien, je crois que j’ai la trouille … je dors mal, je sais pas ce qui m’arrive.

La suite de la conversation, cher lecteur, t’appartient. Je propose néanmoins deux orientations possibles de Delphine.

Réponse A : Ah ouais ? ah mais attends tu rigoles, t’es enceinte c’est trop génial ! T’attendais ça depuis tellement longtemps … et t’es belle je te jure !!

Réponse B : Ah ouais ? Raconte moi ça …

Tu l’aura compris, lecteur ou lectrice, je vais parler içi d’un sujet un peu tabou, quelque chose dont on ne parle pas, si ce n’est anonymement sur instagram à 3h35 du matin. Un sujet qui n’a pas le mérite d’être abordé lors des baby shower, entre le gâteau de couches et la fontaine de coupettes chapomy, ni d’ailleurs lors des consultations mensuelles de gynécologie ou maïeuticienne (nouveau mot compte triple au scrabble, Marie, elle est pour toi celle-là).

Il y a autour de la grossesse une image d’Epinal que nous avons souvent en tête, celle d’une femme enceinte belle et indestructible, que ses courbes un peu plus voluptueuses dotent d’un pouvoir de séduction et d’une assurance sans faille, que son visage doucement arrondi illumine d’une aura divine, que le sourire éclatant renforce un peu plus chaque jour (non pas l’émail des dents) dans une lueur solaire : celle de la femme enceinte parfaitement épanouie, sorte de Barbara Gould de la famille Kardashian.

Et cela est bien naturel quand on voit une femme enceinte de la féliciter chaudement, de l’admirer, de parfois la jalouser, de voir en elle l’incarnation vivante du tableau de La Laitière de Jan Vermeer (mais que de culture dans cet article, que de culture les gars !).

Il y a certains cas de figure pourtant pas si rares que ça, mais qui ne nous effleurent pas du tout l’esprit. Ce peut être une grossesse non désirée. Le mari peut s’être barré à la lecture du test pipi. Il peut y avoir eu plusieurs fausses couches avant. La femme enceinte peut être au bout du rouleau. Et pas que pour des raisons hormonales « ahlalaaa ces femmes enceintes alors !! ».

Parce que la grossesse c’est aussi une période de fragilité émotionnelle, psychique et psychiatrique, qui peut être l’occasion pour la future maman de décompenser un vrai trouble psychiatrique, trouble de la personnalité, trouble de l’humeur, trouble anxieux, qui vont bien au delà du simple caprice hormonal.

Ces troubles sont d’autant plus difficiles à détecter et à diagnostiquer qu’il n’y a pas forcément de raison objective à une tristesse ou une dépression. 

Ben oui quoi, elle est enceinte, youpitralala, elle va avoir un bébé, ils viennent de dépenser le PIB de l’équateur chez Orchestra pour décorer la chambre, tout va bien enfin !! Pourquoi donc elle ferait une dépression notre Marinette ? Et ben Delphine, moi je vais te le dire. Des raisons, y en a pas forcément. 

Ou si, il y en a, mais de tellement subtiles et imperceptibles par la future maman elle-même, qui s’infiltrent en elle comme un petit ru, et doucement, déversent un courant glacé dans ses entrailles et dans son coeur, qu’une conversation de 15 minutes chez la sage femme ou à notre meilleure copine, ne suffit pas toujours à identifier.

Et puis il y a l’incompréhension de la future maman. « Mais enfin je suis enceinte, youpitralala, on va avoir un bébé, on vient de dépenser le PIB de l’équateur chez Orchestra pour décorer la chambre, tout va bien enfin !! ». Alors pourquoi je suis comme ça ? Pourquoi je n’arrive pas à dormir ? Pourquoi je me pose mille questions sans réponses ? Pourquoi je chiale dans mon lit ? Pourquoi je ne me reconnais pas dans la glace ? Pourquoi j’ai l’impression que tout le monde ne s’intéresse qu’à mon ventre ? Pourquoi je pense que je serai une mère nulle ? Comment ils font les parents de 15 ans analphabètes pour être de bons parents, alors que moi je serai nulle ? Et à qui je peux parler de ça … tout le monde va se foutre de ma gueule … personne ne comprendra … y a aucune raison … tu vois t’es déjà nulle, le bébé est même pas là que tu fais pas face. T’es nulle. T’es moche. Tu ressembles à rien. Pourquoi t’as voulu avoir un bébé ? T’aurai dû rester avec tes chats et ta collection de thé des frères Mariage ».

La réalité c’est que chaque grossesse est comme les heures précédant un tsunami, qui arrivera le jour de la naissance. Ces heures où la mer se retire, laissant un terre nue, fragile, qui n’a jamais vu le soleil, et qui sait que quelque chose d’énorme va lui arriver sur la tronche.

La future maman réside sur cette terre, elle commence à préparer la maison et les affaires pour résister au tsunami. Elle fait sa valise. Dans la valise, il y a tout ce qu’elle a accumulé depuis sa propre naissance à elle, ses blessures d’enfant, d’adolescente, de jeune femme, ses boulets et chaînes. Et le tsunami elle sait exactement quand il va arriver, au jour près (ou presque). Et y a intérêt que tout soit prêt, bien accroché, bien rentré dans la valise. Il faut bien la fermer, et même si ça dépasse un peu, tant pis, on la rouvrira plus tard.

Mais parfois la valise ne se ferme pas … et les jours avançant, l’eau se retirant de plus en plus, la terre autour étant de plus en plus nue, la panique s’installe. Et dans la psyché de la future maman, ça peut disjoncter. Et ok ok, mamie Odette, les hormones n’aident pas.

Si je te parle de cela aujourd’hui, cher lecteur/lectrice, c’est parce que pour ma grossesse actuelle, tout va bien. Incroyablement bien. Pas de valise qui ne ferme pas, pas d’angoisses incompréhensibles, pas d’insomnies, pas de questions existentielles sur la vie, l’avenir, le travail, la famille, l’éducation.

Mais pour la précédente … que je m’en suis posées des questions sans réponses. Un épuisement psychique, des insomnies telles, que j’ai dû prendre un « vrai » médicament pour me faire dormir et me détendre (sous entendu : pas un truc aux plantes en libre service).

J’ai eu la chance de tomber sur une conseillère en psychopérinatalité à l’écoute, une sage femme douce, et je savais médicalement parlant, que la grossesse pouvait engendrer des troubles de l’humeur.

Mais quand je vois une femme enceinte en consultation ou qu’une connaissance ou amie est enceinte, je me garde bien de prendre au premier abord un sourire niais car je ne sais pas ce qui se passe dans sa tête. Je la met à l’aise, non tout n’est pas forcément tout rose bonbon layette, vous avez le droit Madame de ne pas aller très bien. Vous avez le droit, malgré le fait que vous portiez la vie et que ce soit génial merveilleux cuicui les petits oiseaux, d’être triste et d’avoir peur, et même que vous avez aussi le droit de pas savoir pourquoi. Et ça ne fait pas de vous une mauvaise mère, au contraire.

On peut commencer déjà, dès la grossesse à être plus empathique et indulgent envers soi même, pour l’être ensuite envers notre enfant. Le soin, l’écoute, l’accueil de nos émotions et difficultés, ne sera qu’une force pour la suite de l’aventure (et quelle aventure !), et nous permettra de rouvrir si besoin la valise avec assurance et sérénité une fois le tsunami passé.

Ecrire cet article est, tu l’auras compris finaude que tu es, un moyen aussi pour moi de fermer ma valise, car la mer a bien commencé à reculer, je débute ma préparation à l’accouchement dans quelques semaines, et si tu le veux bien, je t’embarque avec moi … vers l’inconnu.

 

 

 

 

 

7 réflexions sur « Peinture à l’huile »

  1. Merci pour cet article il est très vrai. On passe autour de moi le temps à me demander comment ça va mais si j’ai le malheur de répondre ça va mais c’est dur, je suis très fatiguée c’est difficile on va me répondre  » ah non tu est rayonnante je t’assure » On peux être rayonnante, heureuse d’être enceinte mais que la grossesse soit plus difficile à vivre que ce qu’on imaginait plus toutes les petites peurs qu’on essaye de taire.
    Bisous J’ai découvert le blog il y a peu et j’adore

    Aimé par 1 personne

  2. Ton article est très juste (et merci pour maïeuticienne, je tâcherai de m’en souvenir !) la grossesse bouleverse la place de la maman, en tant que femme, fille etc… Le sexe du bébé peut aussi être vécu de diverses manières (selon le rapport aux hommes par exemple) et tout cela doit pouvoir être dit et vraiment écouté.

    Aimé par 1 personne

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