Les bananes de la colère

(pardon Steinbeck).

Samedi matin, 10h01.

J’attend de pied ferme la livraison du cadeau de ma super nounou qui devait m’être déjà envoyé par la poste la veille. Son anniversaire était le vendredi, j’avais soigneusement calculé mon coup en commandant le lundi, afin que le colis parte le mardi et que le facteur toque à ma porte le vendredi … bon 24h de retard … elle aura le cadeau lundi matin apporté par notre doux adoré … j’imaginais déjà la scène, la lumière dans les yeux du petit « tiens nanouuuu » et la triple lumière dans les yeux de l’adulte (voire même une petite larme, oui je suis ambitieuse).

Autour de moi, le pitchou attend aussi fébrilement, il faut dire que la visite de la factrice constitue, avec le passage du camion poubelle du jeudi matin, une animation battant à plate couture la parade de noël de mickey.

10h09, je rôde tel un loup dans la partie du jardin attenant à la boite aux lettres, en mode sniper. Toujours pas de passage de la fourgonnette jaune (quelle idée ces voitures électriques, on les entend plus !), je prend mes clefs et ouvre la dite boite aux lettres, le petit doux toujours dans mes pattes, ayant répété 327 fois « où la factriiiiiiice ? où le cadeau de nanouuuuuuu ? ».

Attention âmes sensibles, ne lisez pas le passage qui suit.

Car trônait là, au milieu de la boite, elle même située devant les voitures bien garées, le chien bien en évidence, la porte ouverte qui hurlait « madame la factrice entrez, nous attendons ce putain de colis comme Moise attend l’ouverture de la mer morte », trônait … un avis de passage.

Je vous laisse imaginer la colère, le torrent, le dragon, le tsunami qui m’envahit à ce moment là, mélangé aux eaux polluées aux hormones de grossesse et cette pression qui éclata comme coup de tonnerre dans le ciel serein de mon week end.

A ce moment là, Isabelle Filliozat et consoeurs n’auraient rien pu faire pour moi, je suis entrée dans une colère sans nom, avec force d’injure envers la factrice, la poste, le système, la france, l’univers tout entier. Malgré mes efforts pour garder entre mes dents (plus aiguisées que celles du berger allemand des voisins) les injures les plus virulentes, il est évident que le fameux « co****** de factrice » n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd de 34 mois. « pourquoi co****** de factriiiiiiiiiice ? où le cadeau de nanouuuuuuu ?  » maman pourquoi pas contente ? maman pourquoi tu es fâchée ? ». Dans la minute j’en avais fichtrement rien à faire qu’il répète l’injure. Allez tous vous faire foutre avec votre éducation parfaite puisque bouhouhouuuuuu je n’ai pas mon coliiiiiiiiiis …

Après cette phase de sidération et l’évidente incompréhension de mon mec qui me regardait comme si j’incarnais Tisiphone, la furie frappant de son fouet vengeur les criminels et répandant peste et fléaux contagieux sur les mortels, je commence à me raviser. Bon ok, nanou aura son cadeau non pas lundi matin mais lundi soir, après que j’ai été cherché ce colis de malheur à la poste, toute en vociférant sur la guichetière qui n’y sera pour rien. Mais QUAND MEME.

Je repense à Isabelle Filliozat et aux neurones miroirs, et je tente d’expliquer avec un langage un peu moins châtié au mini doux pourquoi je suis en colère, et que la factrice AURAIT DU frapper à la porte. S’en sont suivies une dizaine de « je veuuuuuux la factrice frappe à la porte » … « ben moi aussi j’aurai voulu qu’elle frappe … bon sang de bois ! ». Nous nous remettons tous les 2 de nos émotions (enfin moi pas tant que ça, je suis rancunière) et la matinée se poursuit.

12h46, le déjeuner s’achève dans la bonne humeur retrouvée, jambon et coquillettes, what else (j’ai bien lu l’éducation approximative de notre chère Agnés Labbé ).

Dessert ? Compote ou banane ? « Compote. Euuh non banane maman s’il te plaît banane ».

J’apporte la dite banane un peu mûre. Tu veux que je l’épluche en entier ? Oui. Tiens la banane en entier mon chéri.

Quelques vigoureux coups de quenottes plus tard, une nouvelle plaie égyptienne s’abat sur notre foyer : la banane se casse entre ses mains alors qu’il n’avait mangé que la moitié. Les eaux rouges, les grenouilles, les moustiques, les mouches, la mort des troupeaux, les furoncles, la grêle, les sauterelles … tout ça n’était rien en comparaison de la banane qui se casse (je veux bien admettre que la mort des premiers nés est pire, je suis sympa).

Parce que pour le tout doux, le truc qui casse (banane, tartine, cracotte, tige de fleur, page de livre), c’est vraiment la catastrophe, autant que moi et mon affaire de factrice.

Et rien de ce qu’on peut faire ne peut apaiser sa colère : ni lui proposer une autre banane, ni jouer avec les 2 morceaux restants, ni lui proposer un câlin, ni quoi que ce soit. C’est le même tsunami qui coule dans ses veines et inonde la terrasse (chers voisins, pardon) d’eau ensanglantée de banane cassée.

Si toi aussi tu as un enfant de 2, 3, 4 ans tu sais à quel point ces tempêtes émotionnelles que décrit Catherine Gueguen sont dévastatrices, on peut imaginer que ce qui sort par la bouche et par les larmes n’est que la partie émergée de l’ice berg de ce qui se passe dans son cerveau …

Alerte généraaaaaaaale, la banane est cassée, c’est la fin du moooooooonde !!! Colère, appuie sur le bouton rouge là, déclenche le mode survie, on va bientôt s’écraseeeeeeer !!! Mayde mayde maydeeeeeee !!! Mamaaaaaaan enlève cette banane, non donne la moi, non pas comme ça, non mais tu comprends rien, mais nooooooooooon, mais siiiiiiiiiiii, mais raaaaaaaaaaaa … et c’est quoi le mot déjà ??? On s’en fout des mots, faut gueuler pour évacuer cette colère, faut taper, hurler, tout dégommer, faut qu’elle sooooooooorte … 

Je ne te fais pas la suite de la scène, tu as la même chez toi plusieurs fois par jour j’en suis sûre.

Alors je te mets à l’aise tout de suite, je ne sais pas du tout quoi faire dans ces cas là.

Par contre je sais ce qu’il ne faut pas faire. Et la première chose c’est de nier la colère. Moi le matin si on m’avait dit « mais c’est pas grave, la factrice devait pas savoir, et puis le cadeau lundi soir au lieu du lundi matin, c’est la même chose », j’aurai été capable d’aller chercher le berger allemand des voisins pour le lancer sur l’inconscient qui avait osé bravé ma colère (oui parce que mon cavalier king charles est un peu moins crédible en chien de la colère).

Donc ok étape 1 : « et ouiiii tu es très en colère, la banane elle s’est cassée c’est vraiment très énervant … je comprend … ohlalaaaa ». Je maîtrise, je suis super forte en parentalité positive.

Etape 2.

…..

…. ?

Diversion ? ça marche pas.

Jeux de rôles avec les morceaux de banane ? ça marche pas non plus.

Nouvelle banane ? encore pire.

Tentative de câlinerie ? Je me prend un coup de pelle.

Proposition de sortie de chaise pour venir sur mes genoux ? Jamais de la vie.

Et arriva ce qui devait arriver … nos neurones miroirs s’activent aussi à nous adulte, et progressivement, le serpent de la colère, plus insidieux, s’infiltre dans notre cerveau, faisant fi des tentatives de temporisation de notre cortex pré frontal. Et on commence à s’énerver car au bout de 10 minutes de tentatives infructueuses, l’enfant chéri continue de hurler sa colère contre l’univers probablement.

Bon et puis finalement, on y arrive bien, comme on peut, avec un savant mélange d’empathie, d’acceptation, de diversion, et à la fin de contenance affective « ok ok c’est fini, là, ça va, ça vaaaaa … mais oui je suis là … tout va bieeeeeen ». Et un petit soupir de soulagement qui dit  » ouf ça y est c’est passé ».

Tu es calmé ça va mieux ? « oui maman je suis calmé. gros câlin maman ».

Voilà on sort du tunnel violent de l’émotion, on sait pas trop comment ni pourquoi mais on finit par en sortir sans avoir nié son émotion (enfin on a fait du mieux qu’on a pu) ni utilisé de violences à notre tour.

Mais force est de constater que face à ces déferlantes, nous sommes souvent totalement impuissants. J’ai eu beau relire les astuces bienveillantes des professionnelles ou mamans un peu plus patientes que moi, je constate que souvent chez nous ça ne marche pas. Ou qu’on y arrive pas. Petit inventaire de nos « échecs » en matière de parentalité bienveillante …

  • taper un objet de la colère (coussin, bouteille …) au moment où on sent que ça monte, mais avant qu’il ne perde le contrôle => rien à secouer de taper par terre ou de taper le coussin ou de jeter plein de trucs pour se défouler.
  • l’objet de retour au calme (bouteille ou sablier sensoriel) => rien à secouer
  • la question à choix fermé qui est censée amener l’enfant à coopérer pour l’action que l’on souhaite qu’il effectue.

« on commence par mettre le manteau ou les chaussures ? » « Non ».

« le manteau ? » « Non »

les chaussures ? » « Non ». (Okayyyyyyy) …. »alors chaussures bleues ou marrons ? »  » Non ». (méditation intérieure, bougie et lac de la contemplation.)

  • la question qui le laisse décider mais en vue de l’action pour laquelle il est censé coopérer.

« tu choisis quel jouet pour aller dans le bain avec toi ? » « Non ».

« tu choisis quel livre pour aller au lit ? » « Non ». (méditation intérieure, bougie et lac de la contemplation.)

  • l’utilisation de mots sur les émotions. Il parle pourtant bien, mais souvent le fait de tenter de nommer les choses ne font qu’accroître les tempêtes. Néanmoins je poursuis dans cette voie, et j’essaye de le faire à voix haute devant lui pour mes propres émotions.

« Tu es fâché ? dis le avec les mots, je t’écoute ». « Noooooooon » (et bim coup de pelle). (putain et je peux même pas boire d’apéro).

En fait, le seul truc qui fonctionne vraiment, mais qui du coup est le plus difficile, pour nous infortunés parents fatigués, c’est la diversion et l’imagination en vue de le motiver à passer à autre chose ou à coopérer. Nous réussissons plus ou moins dans cet exercice, qui clairement dépend énormément de notre propre motivation, heures de sommeil, et émotions que nous avons nous aussi accumulé dans notre journée et dont nous ne savons pas vraiment que faire car rappelons le, notre éducation était VEO et donc fallait fermer sa bouche, ne pas choisir, filer droit au bain.

Et puis sinon … on attend que ça passe en essayant de ne pas faire d’actions qui pourraient empirer la situation …

Pas de culpabilisation inutile, pas de laxisme (s’il crise parce qu’il veut un gâteau avant le dîné, je reste sur mes positions bien évidemment), mais une ligne blanche à ne pas dépasser en matière de VEO qui est propre à chacun. Pour moi, hors de question d’utiliser violence physique, propos humiliants, négation de l’émotion ou isolement de l’enfant contre son gré (je propose parfois s’il veut rester tout seul pour se calmer, mais comme pour le reste, ça ne fonctionne pas, donc je reste avec lui sans trop rien dire en essayant d’être contenante et ferme à la fois).

Evidemment parfois des propos moins sympathiques m’échappent « je suis vraiment énervée par ton comportement écoute ! fais un effort, moi je n’en peux plus (ce qui est vrai) », et alors je n’hésite pas à m’excuser une fois la crise passée. Et pour les situations d’urgences, pourtant anticipées, et bien parfois je crie, et dieu que je me sens mal … pas de propos humiliants dans mes cris mais le classique « maintenant on doit vraiment y aller, je suis vraiment en colère je ne veux pas être en retard ». Idem, je m’excuse à chaque fois en expliquant comme je peux, qu’on avait pourtant balisé la durée de la préparation, rempli le réservoir affectif (livres, jeux, câlins entre le petit déjeuner et le brossage de dents), prévenu qu’on devait partir …mais que quand il faut y aller, il faut y aller, même si je comprend parfaitement qu’il préfère rester jouer avec le chien.

Mais c’est la vie, c’est comme ça.

La vie qui passe vite et je sais que dans quelques années, il sera en mesure de comprendre l’importance de ne pas être en retard ou de ne pas se rendre malade pour un jouet qui ne lui obéit pas.

Mais du coup … il n’y aura plus de « gros câlin maman » après !?

(steinbeck, la mythologie grecque et les 10 plaies d’égypte dans un même article … tu me remerciera au prochain repas de famille !)

2 réflexions sur « Les bananes de la colère »

  1. les tempêtes se suivent et ne se ressemble pas merci de nous faire sentir moins seul et merci de ne pas cacher tes faiblesses on se sent moins minable quand on faiblit nous aussi

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