Fruits confits

Après un mois de confinement, je sors de mon sirop. De mon silence. De mon sirop de silence.

Il faut bien dire que mon énergie vitale à été fortement aspirée par le spectre, et seulement son spectre, du covid 19. Je ne comprend pas pourquoi on l’a pas appelé 20, vu qu’on est en 2020 et que ça lui aurait fait un joli surnom digital 2.0.

Mon statut de médecin généraliste « de campagne », de surcroît dans une zone relativement protégée au moment du début du confinement m’a permis de ne pas être en 1ere ligne, de ne pas faire partie des « héros » applaudis à 20h, comme mes copines internes de réa (les meilleures), mes copines infirmières catapultees dans des service qu’elles ne connaissaient pas, à soigner des patients infectés (les meilleures aussi), ma copine kine en ephad qui l’a choppé (la meilleure toujours).

Un sentiment d’illégitimité s’empare souvent de moi, car, concrètement, je n’ai pour l’instant pas soigné beaucoup de malades (et tant mieux).

En revanche, je ne peux pas dire que j’ai rien foutu. J’ai lu et relu les dizaines de mails envoyés par jour, par la direction des soins, l’ordre des médecins, les messages et témoignages de confrères et consœurs au front, j’ai tenté vainement de comprendre les publications scientifiques que ma copine Marie de petits ruisseaux grandes rivières (que tu connais forcément !) m’envoyait avec la régularité et le sérieux d’un métronome suisse.

Mon petit cerveau fatigué (par quoi… Hum hum ça mesure moins d’un mètre, ça a 4 bras, 4 jambes, ça pousse des hurlements de pangolin sous lsd et ça préfère les savane aux cookies maison…) tentait ensuite vaillamment de comprendre ce qui se passait.
Ce que cette épidémie allait signifier pour moi en pratique.
Ce que je devrais apprendre rapidement : des signes variés et inconnus, des protocoles de soins palliatifs, le numéro de téléphone du radiologue et celui de la biologiste, les réseaux secrets pour obtenir des masques, des gels hydro alcooliques, des médicaments (et plus récemment de la farine…).

Même si je ne travaille en tant que remplaçante que 2 jours par semaine, le covid craque en permanence dans ma tête. Comme le parquet d’une vieille maison la nuit. Tu l’entends, t’as peur un peu (par ce que t’es parisienne et que les bruits de la nuits ça fait peur de base), tu aimerai te rassurer avec des explications bien cartésiennes mais en même temps tu te repasses tous les films de fantômes en boucle dans ta tête.
Et souvent dans les vieilles maisons  avec toi la nuit y a quelqu’un qui demande « putain t’entends ce bruit ? C’est quoi ?? ».

Mais cette maison elle est vraiment très vieille, et le parquet du grenier craque tellement qu’il risque de te tomber dessus.

Bref tu l’aura compris, ce climat est anxiogène, très anxiogène. Des patients à aiguiller, rassurer, mais pas trop quand même, inquiéter, mais pas trop quand même.
Préparer la malette « difficulté respiratoire et fin de vie au domicile », s’imaginer de mauvais scénari (et si je l’attrape et que je vais en réa ? Bon on va garder le lait maternel au congélateur, mais elle ne veut pas boire le biberon, comment papa va faire…?), se positionner sur les traitements, prendre des nouvelles des patients malades mais aussi des autres… Bref faire mon job de médecin libéral, pour la 1ere fois, en cette période inédite de pandémie.

Du coup ça me prend un peu de temps et d’énergie vitale.
Du coup je vais moins sur les réseaux sociaux. Pour me préserver.
Je continue encore à y filtrer mon activité car c’est un autre loup qui y rôde… Celui de « la réussite du confinement ». Réussite personnel, familiale et parentale.
A l’extrême opposé de mes interrogations sur le tranxene en sous cutané, se présentaient à moi ces interrogations relayées par les comptes sociaux auxquels je suis abonnée : qui sommes nous, où allons nous, qu’allons nous présenter comme atelier aux enfants aujourd’hui (macérat de paquerettes ou glaçons acido-basiques ?).

Et visiblement les réponses se trouvent dans l’encyclopédie de « la réussite de son confinement ». Une dizaine de tomes, dont plusieurs en édition limitée, recouverts d’une épaisse couche de poussière.. Euh non de farine.

Réussir son confinement c’est revenir à une entente familiale harmonieuse (on me dit dans l’oreillette que les chinois divorcent en masse, ils n’ont pas du comprendre le principe) et profiter de chaque petit instant (et il y en a beaucoup dans une seule journée). Comme si notre vie habituelle (la dépose en retard à l’école, le boulot, la quiche surgelée de 19h15 et les bisous volés du soir) ne pesait pas assez lourd dans la balance judeo chrétienne des valeurs chaleureuses et familiales prônées par les winneurs du confinement (et petain). Cette phrase va falloir un bûcher je le sens. Je ne compare personne à petain. Mais ça m’y a fait un peu pensé.

C’est aussi s’épanouir dans des créations culinaires dignes de top chef, version low farine, se recentrer sur soi, son corps, faire du yoga et de la gym, égrainer les secondes à savourer un café chaud (j’ai toujours pas réussi), faire son potager ou son balcon, méditer (ça j’y arrive).

Et pour la version moins de 10 ans, la liste est tout aussi longue … construire la tour de Babel en kapla, réciter par coeur les 25 histoires de la lunii, faire des marionnettes, leur théâtre, le spectacle et en créér l’affiche publicitaire, sans oublier naturellement les devoirs, les mails avec la maitresse, les difficultés pour télécharger les leçons (je n’en suis pas encore là).

Tout ça est pénible, mais l’important est de réussir son fucking  confinement. 

Alors autant je suis d’accord pour profiter de cette opportunité temporelle unique et passer plus de temps en famille, autant 2 choses me mettent vraiment mal à l’aise.

  1. Le féminisme qui se prend un coup dans l’aile. 

Ne me dis pas le contraire, ce sont les femmes qui portent encore une fois de plus, la charge mentale et créative de tout ce joli programme. Qui jonglent entre la yaourtière, l’avocat qui germe, le coffret montessori des dinosaures et le do it yourself de scrappbooking. Il va de soi que je n’ai pas inventé tout ça, je fais certains nombres de trucs dans cette liste, heureusement ou malheureusement, je n’en sais rien.

Cela ne veut pas dire que les hommes ne font rien, loin de là, souvent ils suivent, participent, ont aussi leur liste (enfin j’imagine, le mien en a une). 

     2. Le discours « finalement c’est pas si mal ».

Mais oui voyons, c’est l’occasion de se rapprocher gnagnagna, cf tout ce que j’ai dit plus haut. Et là j’ai juste envie de dire aux gens d’ouvrir leurs yeux. De réaliser vraiment ce que ce confinement signifie pour pour certaines personnes. 

Les malades du covid en réa et leurs familles.

Les malades qui n’ont pas le covid mais qui prennent de plein fouet les mesures hospitalières …

Les mamans qui accouchent seules, les bébés de néonat qui ne peuvent plus recevoir de câlins de leurs parents par manque de surblouses ou de masques, les personnes âgées à la santé mentale fragile et qui se dégrade inexorablement avec le manque d’animations ou l’impossibilité de se retrouver en groupes …

Les soignants hospitaliers qui vont bosser la peur au ventre.

Les femmes et enfants victimes de maltraitance.

Les enfants placés en famille d’accueil ou en foyer, qui se retrouvent privés de contact avec leurs parents, figure d’attachement principale, et dont les schémas psychiques d’attachement se délabrent encore plus. 

Les enfants autistes ou handicapés qui ne peuvent plus bénéficier de leurs séances de kiné, psy …

Les familles qui ne peuvent plus se reveuillir au cimetière.

Les conséquences psychologiques et psychiatriques seront terribles pour tant d’enfants et d’adultes fragiles.

Ceux là n’en ont rien à fiche de savoir faire de la brioche.
Ce constat triste ne veut pas dire que tout le monde doit déprimer et ne pas essayer de profiter « un peu » de cette période pour s’occuper sainement, c’est évident. Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, nan mais oh. 

Mais par pitié, un peu plus de décence. Non le confinement n’est pas cool. Les divorces, l’alcoolisme, la violence conjugale explosent. 

Et y a plus de fucking farine.

Et pourtant mes enfants continuent de rire et de courir, mangent leurs premières fraises, m’épuisent et s’épuisent.
Mes petits pépins de pomme, mes petits fruits confits.

La traditionnelle cabane

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